Contes et légendes de la Suisse racontés aux enfants – 4. La comtesse qui n’était contente de rien

La comtesse qui n’était contente de rien

A Falkenstein, un des plus magnifiques châteaux des Grisons, vivait une fois une jeune comtesse. Ses chambres étaient meublées avec le plus grand luxe et elle dormait dans un lit de soie. Le matin, en s’éveillant, elle n’avait qu’à faire tinter une sonnette d’argent, alors venait une femme de chambre qui lui mettait des souliers de soie blancs, une robe de soie bleue et un manteau de velours rouge. D’habitude, elle portait même une couronne d’or. 

Un matin qu’un valet apportait le chocolat de la petite comtesse, celle-ci dit : « Je ne veux pas de chocolat, je veux du café. »

Quelques instants après parut un nègre avec des pantalons bouffants et une magnifique ceinture. Il apportait le café. 

— Je ne veux pas de café ! s’écria la comtesse ; je veux du thé ! 

La porte s’ouvrit et un petit Chinois avec une longue tresse se montra apportant un superbe service à thé en fine porcelaine. Et la comtesse daigna prendre quelques gorgées du breuvage aromatique. 

Puis, elle manifesta son désir d’aller faire une promenade en voiture ; mais quand on vint dire que la voiture bleue avec six chevaux blancs était prête, elle s’écria d’une voix de mauvaise humeur : « Je ne veux ni la voiture bleue, ni les chevaux blancs. Je veux la voiture jaune et quatre chevaux noirs ! » 

Il était midi quand la comtesse revint de sa promenade. N’ayant pas beaucoup mangé à déjeûner, elle avait même un peu d’appétit. Mais dès qu’elle vit qu’on lui servait du bouillon, elle dit : « Non, je ne veux pas de bouillon, je veux une julienne ! » Un cuisinier, coiffé d’un bonnet blanc, apporta de la julienne, mais alors la comtesse cria : « Je ne veux pas de cette julienne : je veux de la soupe au lait ! » 

Elle mangea quelques cuillères de la soupe au lait ; mais quant à la viande , elle changea quatre fois d’opinion avant de manger trois ou quatre bouchées d’une petite et délicate truite qu’on trouve dans les ruisseaux des Alpes grisonnes. 

Toute l’après-midi et toute la soirée, des scènes semblables se répétèrent ; les nombreux domestiques qui se trouvaient au château ne suffisaient pas pour satisfaire les caprices de la petite comtesse. » 

Encore au moment de se coucher, elle fit une nouvelle scène ; elle voulait absolument garder sur la tête la couronne qu’elle avait portée pendant le jour.

Le lendemain matin, en s’éveillant, elle se trouva, couchée sur de la paille et recouverte d’une vieille couverture de laine, dans une misérable cabane, au bord d’un petit lac entouré de montagnes sauvages. Elle cria : « Je ne veux pas de paille, ni de couverture de laine ; je veux un lit de soie ! » 

Mais personne ne répondit à ses cris, et il n’y avait pas de sonnette d’argent pour appeler la femme de chambre. Pendant plus d’ une heure, elle continua à appeler, à crier, à pleurer. Enfin un vieux pêcheur parut. Elle lui répéta : « Je ne veux pas de paille ni de couverture de laine : je veux un lit de soie ! » 

Il lui répondit : « Tu pourras attendre longtemps ! » et il lui tendit une vieille robe en étoffe grossière. 

— Je ne veux pas cette vieille robe : je veux une couronne d’or, des souliers de soie blancs et une robe de soie bleue. » 

— Eh bien ! Tu pourras attendre longtemps ! répondit l’homme, et il lui dit qu’il lui apporterait · de la soupe au pain quand elle se serait habillée. 

— Je ne veux pas de soupe au pain ! cria-t elle : je veux du chocolat ! 

— Dans ce cas, tu pourras attendre bien, bien longtemps ! fut la réponse. 

Elle se décida à s’habiller et à manger un peu de soupe au pain. Puis le vieux pêcheur lui dit : « Maintenant il faut venir aux champs travailler ! » 

— Moi ! travailler ! cria-t-elle exaspérée. Je veux aller faire une promenade dans ma voiture bleue attelée de six chevaux blancs ! 

— Hélas ! tu pourras attendre bien longtemps, bien longtemps ! répondit le pêcheur tranquillement. Il fallait se soumettre. La pauvre petite comtesse dut arracher des mauvaises herbes jusqu’à midi. Elle revint à la cabane, harassée et affamée. Pour son dîner, on lui servit des pommes de terre, et rien autre. Il est vrai qu’elle dit : « Je ne veux pas de pommes de terre sans beurre ! » — mais elle dit ces mots d’une voix tellement basse que le vieux pêcheur ne les entendit pas, et, d’ailleurs, elle se mit à manger les pommes de terre sans beurre. 

L’après-midi il fallut de nouveau aller travailler aux champs, et pour le souper, on lui servit du poisson bouilli. Elle pensa : « Je ne veux pas du poisson bouilli, je veux du poisson frit ! » — mais elle ne dit rien et mangea tranquillement ce qu’on lui donna. 

Le lendemain et le surlendemain ressemblèrent à ce jour, ainsi que les autres jours de la semaine et les jours de quatre longues semaines. 

Ah ! si vous aviez vu comme la petite comtesse était devenue sage et obéissante !… 

Le dimanche matin, au bout des quatre semaines, elle se réveilla… dans son lit de soie ; elle sonna et la femme de chambre vint aussitôt et lui mit ses beaux souliers et sa belle robe. Et quand le valet de chambre apporta le chocolat, elle lui dit : « Merci ! » et elle s’en régala bien.

Dès lors, on ne l’a plus jamais entendu dire : « Je ne veux pas ceci : je veux ça ! »

Contes et légendes de la Suisse racontés aux enfants – 3. La beurrée de la veuve

La beurrée de la veuve

En aval de Sins, aux bords de la Reuss, s’élevait autrefois le château de Russegg dont il reste à peine quelques pans de murs.  En 1480, le châtelain se nommait Albin de Silinen ; c’était un seigneur vaillant et bon.

Beaucoup de fermiers des alentours étaient tributaires du château ; les uns devaient payer, chaque année, une certaine somme ; les autres, fournir certains produits de leurs champs ou de leur bétail. La ferme de Wiesthal était aussi dans ce cas. Il y demeurait alors une veuve avec sept enfants ! C’était une femme active et honnête. Mais une épouvantable grèle ayant détruit toutes les récoltes, la brave femme se vit dans l’impossibilité de s’acquitter de ce qu’elle devait. 

Accompagnée de deux de ses enfants, elle se rendit au château et demanda au seigneur de lui remettre, pour cette année, le paiement des droits, ou, du moins, de lui accorder un délai. Celui-ci la reçut avec bienveillance, la rassura et lui fit servir du lait et du pain. Puis, après être allé dans la chambre à côté, il revint et, posant une feuille de parchemin sur le pain de la veuve, il dit : 

— A de braves gens tels que vous, on donne un peu de beurre sur le pain ! Dans le parchemin, il était dit que la ferme de Wiesthal n’aurait plus de redevance à payer. Il n’est pas étonnant que le peuple n’ait pas oublié le nom du bon seigneur Albin de Silinen.

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Contes et légendes de la Suisse racontés aux enfants – 2. Le servant récompensé

Le servant récompensé

Dans le Simmenthal, un jeune homme avait hérité de son père un petit moulin : mais comme il n’était ni très actif ni très intelligent, ses affaires ne prospéraient pas. Tantôt il travaillait aux champs, tantôt il allait à la journée, et, pendant ce temps, il négligeait son moulin. D’ailleurs, il y régnait un grand désordre. Un soir, en revenant, il trouva tout balayé, tout à sa place. Comme il n’avait pas de voisin, il ne savait pas qui remercier de cette aide. Le fait se répétait ; le samedi surtout était toujours le jour d’un grand nettoyage.

Le jeune homme, pour tirer la chose au clair, se cacha enfin dans une armoire, et, à son grand étonnement, il vit une planche se soulever ; un petit homme, un servant, se montra, et après avoir regardé autour de lui, se mit activement à nettoyer et à arranger. Après avoir fini son ouvrage, il fit plusieurs fois le tour du moulin en gambadant, mais tout à coup, il s’arrèta, et, d’un air tout triste, contemplant son costume, il dit : 

— Mes vêtements sont pourtant tout en guenilles ! 

En effet, ses petits pantalons et sa jaquette étaient bien vieux, bien déchirés : de plus, il était au-pieds.

Pour le samedi suivant, le meunier fit faire un petit costume pour le gnome ; il lui acheta aussi un bonnet pointu et une paire de souliers.

Le servant, voyant le cadeau qui lui était destiné fit un saut de joie et changea tout de suite d’habit.  Puis il dit: 

— Je ne balayerai plus ! Un homme comme moi peut aller à la danse !

Et sans faire son travail habituel, il disparut et ne revint plus jamais.

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